Ener'gence

Agence de l'Energie et du Climat du Pays de Brest

Récit des 2 jours à Brest de Rob Hopkins

17/12/2018Catégories :
Récit des 2 jours à Brest de Rob Hopkins

 

Le week-end dernier, Rob Hopkins et Filipa Pimentel du réseau de la Transition se sont rendus à Brest (France) pour participer à un évènement, le Village Climat Déclic. Organisé durant un week-end par Brest Métropole et Ener’gence (l’agence locale du climat et de l’énergie), il célèbre tout ce qui est mis en place en réponse au changement climatique et appelle à imaginer tout ce qui pourrait être mis en place lors de la réécriture du Plan Climat. Rob rapporte son séjour :

« Samedi matin, avant de se rendre sur les lieux, des reportages couvrant les manifestations des gilets jaunes tournaient en boucle sur la télévision de l’hôtel. Une centaine de personnes habillées de gilets lumineux détruisent le centre de Paris dans un nuage de gaz lacrymogène pour manifester leur colère à propos de la taxe sur le diesel proposée par le Président Macron dans le cadre de sa politique pour contrer le réchauffement climatique. Je n’en étais encore qu’au petit-déjeuner qu’ils construisaient déjà des barricades et allumaient des feux de joie, clairement animés par l’envie de profiter de leur journée !

Bien qu’il soit évident que l’extrême droite se soit infiltrée dans la manifestation, tout ceci prouve l’importance de penser les solutions contre le réchauffement climatique en pleine conscience des inégalités sociales. Malheureusement, les grèves des jeunes étudiants ayant lieu de par le monde ou les manifestations contre le réchauffement climatique qui se sont tenues en Belgique le lendemain n’ont pas reçu la même couverture médiatique.

Nous nous sommes rendus aux Ateliers des Capucins, un ancien dépôt de l’arsenal transformé en un espace capable d’accueillir toutes sortes d’évènements et d’expositions. Le « village » auquel le nom de l’évènement fait référence est une sorte de grande exposition de groupes et de projets locaux. Nous avons passé un bon moment à nous balader entre les stands qui présentaient une foule de choses allant de projets d’énergie produite localement à la monnaie locale, ou encore des projets à propos des déchets, plein de choses à faire pour les enfants, une chouette idée de bâtiment vert, une association d’agriculture urbaine fantastique, une association promouvant les déplacements doux, des associations pour l’efficacité énergétique et plein d’autres. On ne peut certainement pas reprocher à la ville de Brest de ne rien faire !

Nous sommes restés un moment au stand d’une super association qui récupère les légumes périmés des supermarchés locaux et travaille ensuite avec les élèves des écoles primaires pour en faire de la soupe. J’aime à penser qu’avoir découpé les panais fut ma contribution, certes infime, à leur travail.

Nous nous sommes ensuite baladés dans la médiathèque, qui se trouve dans le même bâtiment. Je dois avouer que c’est la meilleure médiathèque que je n’ai jamais vue. Simplement fantastique. Je suis actuellement en train de lire « Palaces of the People » (Les palais du peuple) d’Eric Klinenberg qui est, entre autres, une célébration joyeuse de la place que les bibliothèques devraient avoir au cœur de nos vies culturelles. Vivant moi-même dans un pays dont les bibliothèques furent réduites à néant après huit ans de politiques austères et de réductions budgétaires, visiter cette médiathèque a été pour moi une révélation. On s’y sent vraiment comme dans un palais. Ce lieu magnifique offre des endroits très confortables pour s’y assoir et lire. On y trouve une exposition de photos, un espace réservé aux jeux vidéo et un espace pour les jeux de société avec une vaste sélection, une collection de CDs composée de musique qu’on a réellement envie d’écouter, une belle sélection de films, un piano où les passants peuvent s’entrainer, un espace tranquille pour travailler, et des espaces moins silencieux où trainer et se retrouver, et des livres partout. Une bibliothèque avec un toboggan ! Je suis retombé amoureux des bibliothèques.

 

Nous sommes ensuite allés voir le film de Cyril Dion « Après-Demain », la suite du succès « Demain », sorti en 2005. « Après-Demain » reprend le cours de l’histoire aujourd’hui et s’interroge sur l’impact que le premier film a eu, ce qu’il a permis de créer. Les réalisateurs voyagent à la découverte de projets inspirés ou dynamisés par le film, comme la Ceinture Aliment-Terre Liégeoise, à propos de laquelle j’ai déjà écrit un article. Mais on y voit aussi de superbes toits végétalisés à Paris, une monnaie locale qui fait de grandes choses et encore beaucoup plus. A ma grande surprise, je m’y suis une nouvelle fois retrouvé. C’est un film inspirant, touchant et qui nous redonne confiance tout à la fois. Il sort sur le petit écran français dans quelques semaines, regardez le si vous le pouvez.

Après avoir donné une interview pour une télévision locale, j’ai rencontré certains élus et représentants de la ville et nous avons refait le tour du village, ayant cette fois des conversations plus détaillées avec les personnes qui tenaient les stands.

Vint ensuite l’heure de l’évènement principal de la soirée. Les organisateurs s’attendaient à ce qu’environ 300 personnes soient présentes à la conférence que je devais donner. Au final, plus de 600 personnes sont venues et furent ravies. Aidé de traducteurs du groupe de transition local Tamm Ham Tamm de Plougonvelin, j’ai parlé pendant une heure de l’histoire et des histoires du mouvement de la Transition, en rappelant combien l’imagination était nécessaire en des temps pareils.

Filipa a ensuite parlé du mouvement dans sa globalité, de ce qui se passe dans le monde et des dispositifs mis en place pour aider les personnes investies. Ensuite, Laurent de Tamm Ham Tamm a présenté ce qu’ils font à Plougonvelin et les différents projets en cours. La soirée s’est clôturée par des questions et des discussions. Nous avons passé un très bon moment.

Cette journée s’est terminée par un repas avec les organisateurs dans le centre-ville de Brest, repas qui a pris fin prématurément car nous partagions la salle avec un groupe de rugbymen éméchés qui se sont mis à chanter assez fort, rendant toute tentative de conversation impossible. Cependant, ils n’ont jamais paru menaçants. Si nous avions été en Angleterre, les tables auraient déjà volé par les fenêtres.

Le dimanche, nous avons mené un workshop avec une quarantaine de citoyens qui ont été formés par Ener’gence afin de sensibiliser la population aux économies d’énergie. L’idée était de leur donner des outils qui pourraient les aider dans leur mission tout en les motivant. Nous nous sommes bien amusés. On a fait des tours de table, des exercices « s’écouter et se parler » en pairs, une cartographie humaine, un magnifique exercice d’imagination ainsi qu’un Forum Ouvert.

L’exercice d’imagination est celui qui m’a le plus marqué. J’en avais entendu parler aux côtés d’Adrienne Campbell, mais je ne l’avais jamais testé moi-même. J’ai invité les participants à se placer en ligne, regardant tous dans la même direction avant de leur demander de fermer les yeux. Je leur ai demandé d’imaginer une porte, comme une porte magique vers le futur, qui grésillerait d’électricité, comme un passage puissant vers quelque chose d’extraordinaire.

Je leur ai indiqué qu’en traversant cette porte, ils avanceront de 20 ans dans le futur, un futur transformé. C’est un futur qui s’est réalisé car, 18 ans plus tôt, un point de non-retour a été atteint : une demande massive venant « d’en bas » a été entendue par les gouvernements qui ont pris des décisions rapides, efficaces et dynamiques pour enrayer le changement climatique, les inégalités sociales et les injustices, en permettant de rapides et inimaginables changements. Tout est devenu possible. On a élu des personnes déterminées, avec de fortes convictions. C’était une époque d’ambition et d’imagination. Les communautés y ont répondu par des actions imaginatives et brillantes partout dans le monde. Une nouvelle économie a émergé et s’est développée. « Une fois que vous traverserez cette porte, vous serez dans ce nouveau monde, avec tous vos sens », leur ai-je annoncé. Je les ai donc invités à faire un pas en avant.

Je les ai laissés en silence pendant quelques instants. Des larmes de joie silencieuses ont coulé. Après quelques minutes, je les ai invités à partager ce qu’ils avaient vu ou ressenti. « On entend les oiseaux », a dit l’un, « Il n’y a plus de voitures » a dit l’autre. Lentement mais sûrement, les idées et ressentis ont fusé. « Tout le monde est beaucoup plus détendu ». « La ville est tellement plus verte, il y a des fleurs et des arbres partout ». « Tout le monde est à vélo ». « Je peux voir des champs de blé depuis ma fenêtre ». « Il y a des jardins partagés partout dans la ville ». « Je me balade au milieu d’un groupe d’enfants qui jouent et rient ». « Il y a du monde dans les rues ». « Je vois des panneaux solaires partout ». « On ne voit plus de sans-abris ». « Ca fourmille d’activité ». « J’entends des gens rire ». « Il n’y a pas de centre commercial ».

Il y avait de l’électricité dans l’air, les gens étaient émus par leur expérience. On a vraiment senti qu’on vivait quelque chose de particulier, comme si on était dans un autre endroit. N’ayant jamais mené cet exercice, je ne savais pas comment le terminer. Devais-je leur demander d’ouvrir les yeux et les laisser dans ce monde ? Ou les ramener à nous, aujourd’hui ? Au final, j’ai décidé de leur demander de prendre un pas en arrière, revenir dans le présent, mais de garder en mémoire ce qu’ils ont vu et ressenti comme « atteignable » juste devant eux. Avec un grognement collectif de dépit de ne pouvoir rester dans ce monde, ils ont reculé. Nous avons débriefé et écouté les histoires des participants.

Quelqu’un a mentionné qu’il avait ressenti des sensations dès le début de l’exercice, mais que la partie rationnelle de son cerveau essayait de couper net à cette imagination et qu’il a eu du mal à se laisser aller. Une autre fut étonné du pouvoir qu’elle ressentait. Une autre encore a trouvé que c’était incroyablement libérateur de penser de cette façon et que nous sommes malheureusement coincés dans nos vies de tous les jours. Quelqu’un a également émis l’idée de faire cet exercice tous les jours car visualiser le futur permet de garder notre motivation pour toutes les actions que l’on met en place au quotidien.

Le Forum Ouvert s’est également très bien passé. Lors du tour de table final, les participants ont exprimé leur gratitude, leur émotion de s’être trouvé ici ce jour. Leur optimisme s’en est trouvé renforcé, tout comme le nouveau lien qui les unit désormais à leurs collègues. Il y avait beaucoup d’amour dans la pièce.

Nous nous sommes enfin précipités sous le crachin brestois afin de se rendre à la gare pour le long trajet jusque chez nous. Quand j’ai expliqué à un conseiller que je ne prenais jamais l’avion, il m’a répondu : « C’est très bien que vous fassiez cela. Personnellement, je n’en serais jamais capable ». Voilà qui a le mérite d’être honnête.

Je tiens à remercier les organisateurs, la traductrice Janet Carnot, Sylvie, Dominique et Fabienne du service Ecologie urbaine de Brest Métropole qui furent des hôtes aimables et généreux, ainsi que toutes les personnes que j’ai rencontrées. Merci à Filipa.

Merci à tous. »

 

L’article en anglais sur le blog de Rob Hopkins en cliquant ici